Dimanche 26 juillet, le Père Clément Barré, vicaire de la paroisses des Jalles a prononcé l’homélie lors de la messe à la cathédrale Saint-André. La messe était présidée par le Père Samuel Volta, curé de la paroisse du Cap-Ferret-Sud-Médoc et Vicaire général de l’agglomération bordelaise.
Frères et sœurs,
il y aurait beaucoup de mauvaises homélies à faire aujourd’hui.
J’aurais pu faire une homélie apocalyptique et grandiloquente, en m’appuyant sur la fin de l’Évangile, le filet, le tri, la fournaise : le feu de la colère de Dieu s’abattant sur un monde corrompu, avec l’incendie de nos forêts en illustration commode. Ou bien, en tirant à moi le « Dieu fait tout contribuer au bien » de saint Paul, j’aurais pu faire une homélie faussement rassurante, qui nie la souffrance et le mal, comme si les flammes n’avaient été qu’un détour prévu du plan divin. Le Dieu vengeur ou le Dieu anesthésiant : deux paresses déguisées en piété. Je préfère m’en remettre à la prière de Salomon.
Car ces derniers jours, nous avons tous éprouvé, chacun à notre mesure, le dénuement de ce tout jeune roi. Comment faire face ? Comment agir devant un événement trop grand, trop violent, trop rapide pour nous ? Ceux qui ont dû partir dans la nuit, ceux qui ont accueilli, ceux qui décidaient, ceux qui luttaient : personne ne savait comment on se comporte. Salomon non plus.
Regardez sa prière. Il ne prie pas pour que le Seigneur change le temps, mais pour que Dieu change son cœur. Il ne demande pas le miracle qui arrêterait la catastrophe, la pluie qui tomberait sur commande, la puissance qui remettrait le monde en ordre à sa place. Il demande un cœur qui écoute, pour discerner le bien à faire et le mal à éviter dans ce temps qu’il lui est donné de vivre. Prière plus humble que celle du miracle, et plus audacieuse : car elle engage celui qui la prononce.
Mais discerner quoi ? La vraie question, au fond, c’est notre représentation du Royaume de Dieu. Nous imaginons quelque chose de bien propre, de bien rangé. Des bannières claquant au vent, des ecclésiastiques en dentelles. Le Royaume de Dieu ressemble moins à une procession qu’à une cour des miracles.
Hier matin, j’étais au parc des expositions, avec les personnes évacuées. Je regardais cette foule rassemblée par la détresse, les lits de camp, les sacs, et je me suis dit : c’est ici que je dois chercher le Royaume. Comme un trésor enfoui dans un champ. Un champ labouré, calciné, défoncé, mais qui abrite un trésor. Alors la parabole du festin des noces m’est revenue, quand le maître de maison envoi ses serviteurs chercher les invités : allez sur les places, rassemblez tout le monde, les boiteux, les estropiés, les pauvres, les riches, faites-les tous entrer. La salle des noces, dans l’Évangile, devait ressembler au parc des expositions.
Et dans ce champ, j’ai vu le trésor. Des parents qui prenaient soin de leurs enfants comme si les murs du salon les entouraient encore. Des anciens qui prenaient leur mal en patience, avec le sourire de ceux qui en ont vu d’autres. Des enfants qui caressaient les animaux. Et partout, des gens qui n’avaient pas dormi et qui servaient.
Mais alors, me direz-vous, en quoi est-ce le Royaume ? La solidarité n’est pas un monopole chrétien. Nos voisins incroyants ont ouvert leurs portes aussi grand que nous, parfois plus grand. Le Royaume de Dieu n’est pas qu’un nom pieux posé sur l’entraide ou la solidarité.
Le trésor véritable est caché dans le champ. Tout le monde marche sur ce champ ; un seul y découvre le trésor. Ainsi du Royaume : tout le monde a vu la solidarité ; la foi y discerne davantage. Elle discerne que dans ces gestes, c’est Dieu lui-même qui est à l’œuvre. Saint Paul nous l’a dit : nous sommes destinés à être configurés à l’image du Fils. Voilà le secret enfoui dans le champ. Quand une famille dresse un lit pour des inconnus, elle ne fait pas seulement une bonne action : elle est configurée, qu’elle le sache ou non, à celui qui a lavé les pieds de ses disciples. Quand un pompier tient sa lance face au feu pour la maison d’un autre, il est configuré à celui qui donne sa vie pour ceux qu’il aime. Le Royaume n’est pas la gentillesse humaine avec un autre nom. C’est le Christ prenant forme, rendu présent dans des gestes d’hommes. Et c’est pourquoi il faut un cœur qui écoute : un trésor caché ne se voit pas, il se discerne. La demande de Salomon est l’organe même de la foi.
L’homme de la parabole, dans sa joie, vend tout ce qu’il possède pour acquérir le champ. Il ne pleure pas ce qu’il lâche : sa joie est plus grande. Nous ne choisirons jamais l’épreuve, et Dieu ne l’envoie pas. Mais dans le champ de l’épreuve, le trésor est là, et il porte le visage du Fils.
Je termine par un vieux sage qui n’est pas dans nos Écritures. Dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien : le personnage de Frodon, écrasé par le poids de l’anneau unique, un fardeau qu’il n’a pas choisi se lamente auprès du vieux magicien Gandalf : « J’aurais voulu que l’Anneau ne soit jamais venu à moi, que rien de tout ceci ne soit arrivé » – « C’est ce que souhaitent tous ceux qui vivent pour voir de tels temps, mais ce n’est pas à eux de décider. Tout ce que nous avons à décider, c’est quoi faire du temps qui nous est donné. »
Voici la prière de Salomon. Non pas : change le temps. Mais : change nos cœurs. Donne-nous de discerner ton Fils à l’œuvre dans ce champ calciné, et d’y prendre notre part. Cette Eucharistie est le trésor caché dans le champ du monde : le même Christ, sous l’humble apparence du pain. Qui apprend à le reconnaître ici apprendra à le reconnaître partout.
Amen.
L’article « Donne-nous un cœur qui écoute » – Homélie du Père Clément Barré est apparu en premier sur Diocèse de Bordeaux – Église catholique en Gironde.