Retrouvez l’édito de Mgr Jean-Marie Le Vert pour le mois de juin 2026.
En cette fin d’année scolaire, de nombreux enfants font leur première communion, souvent le dimanche de la fête du Saint-Sacrement, encore appelée « Fête-Dieu ». Ils étaient plusieurs dizaines à Lourdes, lors du pèlerinage diocésain, pour s’y préparer, tous heureux de ce qu’ils ont pu vivre avec leur parents et leurs catéchistes.
Cela nous donne l’occasion de réfléchir sur ce mystère de l’Eucharistie, c’est-à-dire la présence du Corps et du Sang du Christ, dans le pain et le vin consacrés au cours de la messe. C’est une des caractéristiques majeures de notre foi : nous ne croyons pas seulement en Dieu ; nous osons croire en Jésus-Christ, Fils de Dieu, « qui a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme ». Et ce Dieu fait homme, le soir du Jeudi saint, juste avant sa mort, a institué un sacrement : l’Eucharistie, dans laquelle sont contenus son corps, son sang, son âme et sa divinité.
Ce sacrement est au cœur même de notre vie chrétienne, puisque Jésus nous en fait un commandement : « Faites ceci en mémoire de moi » (Luc 22, 19). Et le Concile Vatican II affirme que l’Eucharistie est « source et apogée de toute l’évangélisation. Car y est présent non pas un bien quelconque, mais LE BIEN de toute l’Église » (Presbyterorum ordinis n°5). Tout notre bien, car c’est Dieu lui-même qui est présent. L’Eucharistie est le Christ en personne, alors que dans tous les autres sacrements, il n’y a la présence que d’une vertu du Christ seulement. En fait, tous les autres sacrements sont orientés vers l’Eucharistie. Et cela entraîne plusieurs conséquences.
D’abord, en communiant, nous sommes nourris du Christ : à quoi sert de se nourrir, si ce n’est pour vivre. Or Jésus nous a déclaré qu’il était la Vie, et qu’une condition de vie pour nous était de le recevoir : « Si vous ne mangez pas le corps du Fils de l’Homme, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jn 6, 53). Mais cette nourriture n’est pas comme les autres. Normalement, quand nous mangeons, l’aliment consommé se transforme en nous-mêmes. L’Eucharistie au contraire nous transforme en ce que nous mangeons : il nous rend semblable au Christ : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi », dira encore Jésus (Jn 6, 56). Et cette vie que nous recevons, elle nous prépare à la Résurrection, à la vie éternelle : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 54).
Ensuite, en communiant, nous faisons mémoire de la Passion et de la Résurrection : l’Eucharistie est la perpétuation du sacrifice du Christ sur la Croix. C’est le moyen fantastique que Dieu a trouvé pour nous faire participer concrètement et individuellement à l’événement du Calvaire et à la Résurrection. Par l’Eucharistie, le salut de tous les hommes, opéré une fois pour toutes, dépasse l’espace et le temps pour nous être appliqué. C’est comme si nous étions au pied de la Croix et au jardin de la Résurrection, comme Marie-Madeleine.
Mais l’Eucharistie est aussi le sacrement de l’unité, et en cela elle dépasse chacune de nos personnes. Quand nous communions, ce n’est pas seulement à la personne du Christ que nous nous unissons, mais à son Corps tout entier ; et ce Corps, c’est l’Église. Cela veut dire que nous communions les uns aux autres, que nous sommes unis les uns aux autres par l’Eucharistie que nous recevons. C’est pour cela que l’Eucharistie est le sacrement de l’unité, qu’il construit l’unité. L’Eucharistie est donc bien plus qu’une simple prière individuelle que l’on ferait tous ensemble. Nous ne venons pas à la messe le dimanche seulement pour prier le Seigneur, mais pour être unis les uns aux autres dans le même Christ, afin d’offrir en lui une louange commune au Père.
C’est aussi pourquoi, quand nous célébrons l’Eucharistie, nous avons à dépasser nos propres goûts, nos propres sensibilités, car ce qui est en jeu est bien plus important. L’Eucharistie est ainsi célébrée suivant des rites qui sont communs à toute l’Église, pour signifier cette communion, cette union, cette unité du Corps du Christ. Car la messe n’est pas « notre » messe ; elle est celle du Christ et de son Église, et elle nous construit comme peuple de Dieu.
Ce n’est que de l’union avec Jésus que nous pouvons tirer la fécondité spirituelle de notre existence. Chaque dimanche, nous puisons du Corps et du Sang de Jésus-Christ l’amour qui fait de nous ses disciples et des témoins de sa joie. La messe est l’acte où nous rencontrons le mieux notre Seigneur, où il nous donne sa vie, puisqu’elle est la présence de son sacrifice unique sur la Croix et de sa Résurrection. C’est en ce sens que la messe du dimanche est « obligatoire » pour un chrétien. La Fête-Dieu nous invite sans doute à nous interroger, sous le regard du Christ, sur notre lien avec l’Eucharistie. Comment est-elle vraiment pour nous le pain de la Vie ? Quel désir en avons-nous ? Comment y participons-nous ? Le dimanche est-il vraiment le moment important de notre semaine ? En nous posant ces questions, il ne s’agit pas d’entrer dans une logique de reproche, mais dans la logique du « davantage », du désir et de la joie de la rencontre du Christ avec nos frères et sœurs.
L’enjeu de nos communions, c’est l’amour. Prendre conscience de ce que nous faisons quand nous communions, c’est prendre conscience de l’amour que Dieu nous propose, et qui fait notre bonheur. Puisse cette fête, en nous faisant nous émerveiller devant le don de Dieu qui se fait nourriture pour nous, nous ouvrir un peu plus à l’amour du Père, par son Fils, dans l’Esprit, et à l’amour des autres.
+ Jean-Marie Le Vert
Évêque auxiliaire de Bordeaux
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